Le 22 décembre 2025 marque une date importante dans l’histoire récente du cinéma algérien : la sortie nationale de Roqia, premier long métrage du réalisateur Yanis Koussim, arrive en salles à Alger, Oran et Constantine. Après avoir suscité l’intérêt des critiques internationaux lors de sa présentation à la Mostra de Venise dans la section Semaine internationale de la Critique en septembre dernier, le film est enfin projeté devant le public algérien, prêt à être exploré bien au-delà de sa simple dimension de film d’horreur.
Ce long métrage ambitieux, co-produit par l’Algérie, la France, le Qatar et l’Arabie saoudite, s’impose comme une oeuvre profondément marquée par la mémoire collective et les traumatismes de l’histoire moderne du pays. Roqia n’est pas seulement une production cinématographique : c’est un miroir tendu vers les blessures encore visibles de la société algérienne.
Dans cet article, nous décortiquons l’ensemble des dimensions de Roqia : du récit narratif et de la construction thématique à sa réception critique internationale, en passant par l’impact culturel de sa sortie en Algérie et ses implications pour l’avenir du cinéma national.

Un synopsis captivant : entre horreur, mémoire et symbolisme
Roqia raconte l’histoire d’Ahmed, un homme qui, après un grave accident de voiture en 1993, perd totalement la mémoire. Lorsqu’il revient dans son village, rien ne lui semble familier — ni son épouse, ni ses enfants, ni les visages de ses proches. Chaque nuit, il est hanté par des figures mystérieuses qui chuchotent des litanies dans des langues incompréhensibles. En parallèle, un raqi vieillissant — un exorciste musulman — sombre lentement dans les effets débilitants de la maladie d’Alzheimer, provoquant l’inquiétude de son disciple. L’histoire se déploie dans une atmosphère oppressante et énigmatique où la frontière entre réalité, peur et symbolisme s’estompe.
Ce synopsis, à la fois mystérieux et riche en implications métaphoriques, pose dès le départ le ton du film : Roqia n’est pas un simple film d’horreur conventionnel, mais plutôt une oeuvre à double lecture qui use des codes du genre pour évoquer des thèmes beaucoup plus profonds — la perte, la peur de l’inconnu, la mémoire traumatique et la confrontation avec un passé douloureux.
Un contexte historique puissant : la mémoire de la « décennie noire »
La narration du film est étroitement liée à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire algérienne récente : la guerre civile qui a ravagé le pays dans les années 1990, souvent désignée comme la « décennie noire ». Cette période, faite d’heures d’angoisse, de violence et d’incertitude, a laissé des cicatrices durables dans l’inconscient collectif algérien, marquées par les disparitions, les attentats et les lourdes pertes humaines.
Yanis Koussim, réalisateur et scénariste, a fait le choix artistique de télescoper ces souvenirs historiques avec les codes de l’horreur cinématographique — possession, exorcisme, figures fantomatiques — afin d’exprimer l’angoisse et la confusion qui ont marqué cette époque. Plutôt que de s’en tenir à une reconstitution historique stricte, il emprunte la voie du genre pour évoquer métaphoriquement les traumatismes, à la manière d’une Roqia spirituelle qui tente de guérir ou d’exorciser ces maux du passé.
Il est significatif que Roqia ne traite pas seulement de l’histoire individuelle d’un homme amnésique, mais qu’il s’appuie sur une symbolique collective — celle d’un pays en quête de sens après une décennie de violence — pour poser des questions plus générales sur la mémoire, la perte et la résilience.
Yanis Koussim : un réalisateur à l’approche singulière
Yanis Koussim, né en 1977 à Sétif, n’est plus un inconnu du public cinéphile. Sa formation académique, notamment à Le Fémis à Paris, lui a permis de développer une maîtrise technique et narrative solide. Avant Roqia, Koussim s’était déjà illustré par plusieurs courts métrages et contributions à des documentaires, ce qui témoigne d’une carrière fondée autant sur une esthétique personnelle que sur une réflexion profonde autour des thèmes sociaux et historiques.
Avec Roqia, il signe son premier long métrage de fiction, un projet ambitieux tant par son traitement narratif que par sa portée symbolique. Son intention, clairement exprimée lors des interviews et des présentations de presse durant les festivals internationaux, est de confronter les spectateurs à une dimension émotionnelle intense, souvent déroutante, mais toujours ancrée dans une réalité historique.
Dans ce sens, Roqia se distingue comme une oeuvre à la fois personnelle et collective : personnelle parce qu’elle reflète les souvenirs et les impressions du réalisateur vis-à-vis de la période de violence ; collective parce qu’elle met en scène une expérience partagée par des millions d’Algériens. C’est ce mélange de subjectivité et d’universalité qui confère au film sa force émotionnelle et symbolique.
Ali Namous : une interprétation centrale et habitée dans le rôle d’Ahmed
Au cœur de Roqia, la performance d’Ali Namous s’impose comme l’un des piliers du film. L’acteur algérien incarne Ahmed, un homme victime d’amnésie après un accident survenu en 1993, dont le retour dans son village natal devient une plongée progressive dans l’angoisse, la perte de repères et la confrontation avec un passé enfoui.
Le rôle d’Ahmed exige une interprétation d’une grande subtilité. Privé de mémoire, le personnage évolue dans un état de décalage permanent avec son environnement : les visages lui sont étrangers, les lieux lui paraissent hostiles, et chaque interaction semble chargée d’un malaise latent. Ali Namous relève ce défi avec une justesse remarquable. Son interprétation donne au spectateur le sentiment de partager l’état de confusion du personnage, sans jamais tomber dans l’excès ou l’explication forcée.
Cette retenue est particulièrement efficace dans les scènes nocturnes et oniriques, où Ahmed est confronté à des figures inquiétantes et à des manifestations qui oscillent entre hallucination et surnaturel. L’acteur parvient à transmettre une peur sourde, plus existentielle que spectaculaire, en parfaite cohérence avec la vision du réalisateur.
À travers le personnage d’Ahmed, Ali Namous ne joue pas uniquement un individu, mais une figure symbolique. L’amnésie du protagoniste renvoie à une perte de mémoire plus large, celle d’une société marquée par la violence et le traumatisme de la décennie noire. En ce sens, la performance de l’acteur dépasse le cadre strict du récit pour s’inscrire dans une lecture collective et historique du film.
Une production audiovisuelle internationale
Roqia n’est pas un projet purement national. Sa production s’inscrit dans une dynamique internationale avec des partenaires en France, au Qatar, en Arabie saoudite, en collaboration notamment avec Supernova Films, 19, Mulholland Drive Production et le Red Sea Fund.
Cette dimension internationale a facilité la distribution et la visibilité du film sur la scène mondiale, mais elle témoigne aussi d’une tendance croissante du cinéma algérien contemporain à s’inscrire dans des réseaux de coproduction transnationaux. Grâce à ces partenariats, Roqia a pu bénéficier d’un soutien financier et logistique qui dépasse les contraintes habituelles de la production cinématographique locale.
Venice 2025 : l’accueil sur la scène internationale
Avant sa sortie nationale, Roqia a été présenté à la Mostra de Venise 2025, plus précisément dans la section Semaine internationale de la Critique — une plateforme réputée pour mettre en lumière des oeuvres audacieuses et innovantes.
La réception critique a été globalement positive, saluant la capacité du film à utiliser les codes du cinéma d’horreur pour dépasser le simple effet de peur et aborder des sujets sociétaux complexes. Certains critiques ont relevé la dimension métaphorique du récit, reliant les phénomènes d’exorcisme à une exploration des processus de radicalisation et de violence au sein de sociétés marquées par des traumatismes historiques.
Cette présentation à Venise a permis au film de trouver un public international et de susciter des discussions au-delà des frontières algériennes, renforçant ainsi l’idée selon laquelle Roqia est une oeuvre inscrite dans un dialogue global autour du genre, de la mémoire et de la réalité post-conflit.
Analyse critique : un film d’horreur au service de la mémoire collective
Ce qui distingue Roqia d’un film d’horreur classique, c’est sa volonté de dépasser les clichés du genre pour intégrer une dimension symbolique et historique profonde. La tension narrative ne sert pas uniquement à effrayer, mais à questionner. Chaque élément — du personnage amnésique aux figures qui hantent ses nuits — fonctionne comme une métaphore des peurs sociétales, des pertes et des souvenirs enfouis.
L’utilisation du personnage vieillissant souffrant d’Alzheimer comme figure centrale est elle-même chargée de sens : elle renvoie à la question de la mémoire collective, de ce que l’on choisit de retenir et de ce que l’on efface. L’Alzheimer devient un symbole puissant de l’oubli involontaire, voire dangereux, de l’histoire.
Le récit oscille ainsi constamment entre passé et présent, entre ce qui a été vécu et ce qui est craint, entre la mémoire physique et la mémoire spirituelle. Cette ambivalence narrative enrichit l’oeuvre, lui donnant une profondeur rarement atteinte dans les productions du même genre.
Réception du public et sortie en salles en Algérie
La sortie nationale du film Roqia le 22 décembre 2025 suscite un intérêt notable en Algérie, tant au sein du public cinéphile que parmi les critiques culturels. Distribué par MD Ciné et projeté dans les principales villes du pays, le film attire l’attention pour son traitement audacieux et son exploration de thèmes sensibles.
Pour beaucoup de spectateurs algériens, Roqia représente une première : celle d’un film d’horreur profondément ancré dans l’histoire nationale, qui n’hésite pas à confronter les émotions du passé avec la peur universelle incarnée par les figures surnaturelles et l’inconnu. Le genre, utilisé ici comme vecteur narratif, devient un moyen d’exprimer et d’affronter ce qui a longtemps été tu ou minimisé dans les récits cinématographiques du pays.
Enjeux culturels et sociaux : cinéma, mémoire et société
La sortie de Roqia ouvre un débat plus large sur le rôle du cinéma dans la reconstruction de la mémoire collective et la manière dont les sociétés confrontent leurs traumatismes historiques. En Algérie, où le cinéma a souvent eu une fonction politique, sociale ou documentaire, Roqia s’inscrit dans une lignée différente : celle d’une oeuvre de fiction qui utilise le genre pour traduire des réalités historiques en langage cinématographique.
Cette approche est significative : elle suggère que le cinéma algérien contemporain ne se limite plus à des formes narratives traditionnelles, mais explore des voies innovantes pour aborder des questions essentielles liées à l’identité, à la mémoire et à la peur.
Perspectives pour le cinéma algérien contemporain
Avec Roqia, Yanis Koussim offre une oeuvre qui pourrait inspirer une nouvelle génération de cinéastes algériens. Le film montre qu’il est possible d’utiliser des genres populaires — telle que l’horreur — pour aborder des sujets sérieux et complexes, sans sacrifier également la qualité narrative ou esthétique.
Dans un contexte mondial où le cinéma de genre gagne en reconnaissance critique et populaire, des productions comme Roqia peuvent contribuer à diversifier davantage la palette du cinéma algérien, lui permettant de dialoguer avec d’autres traditions cinématographiques tout en restant fidèle à sa propre histoire et à ses propres préoccupations.
Roqia, une expérience cinématographique mémorable
La sortie nationale de Roqia en Algérie marque en outre un tournant important pour le cinéma du pays. Plus qu’un simple film d’horreur, cette oeuvre cinématographique est une exploration audacieuse de la mémoire collective, de la peur, de la violence et aussi de la résilience d’une société. Elle établit un pont entre histoire personnelle et histoire nationale, tout en s’inscrivant par ailleurs dans une dynamique internationale de reconnaissance critique.
À travers Roqia, Yanis Koussim propose donc une oeuvre qui dépasse les frontières du genre pour devenir une expérience cinématographique singulière, destinée à rester dans les mémoires, tant en Algérie qu’à l’étranger.
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